Passwork, app mdp « Made in EU » dehors, certifiée FSB dedans

Un logiciel vendu Made in EU, du code poussé depuis la Russie. Le label n'a aucune valeur juridique. La grille pour vérifier ta chaîne logicielle.

Passwork, app mdp « Made in EU » dehors, certifiée FSB dedans

Introduction

Une société de logiciels basée à Barcelone. Un gestionnaire de mots de passe vendu à des administrations européennes. Sur le site, jusqu’à récemment, deux mentions rassurantes : « Made in EU 2017 » et « no affiliations with any US, Russian, or other non-European entities ».

Petit problème. Le logiciel est bien affilié à la Russie. Et le code source est certifié par le FSB, qui y a eu accès. Presque rien en somme.

Le 17 juillet 2026, un consortium mené par l’OCCRP et VSquare, avec une dizaine de rédactions dont Le Monde, NU.nl, De Groene Amsterdammer, Investico et De Tijd, publie une enquête. Le code de ce logiciel européen est développé en Russie, à Arkhangelsk, et les mises à jour transitent par une entité aux Émirats. Les deux mentions rassurantes ont disparu du site après les questions des journalistes.

Ce papier n’est pas seulement sur Passwork. Passwork n’est qu’un exemple qui prouve, une fois de plus, l’incompétence de Bruxelles. Retiens bien ça, « Made in EU » sur une page produit n’a aucune valeur juridique, et ne te protège de rien.

Personne, ni Bruxelles, ni un label, ne vérifie ça à ta place. Alors on va apprendre à le faire.


Le problème : un drapeau ne prouve rien

Tu choisis un logiciel pour protéger tes données. Tu vois « européen », tu vois un siège dans l’UE, tu te dis que la souveraineté est cochée. Tu viens de confondre deux choses qui n’ont rien à voir.

L’adresse d’immatriculation d’une société te dit où sont ses avocats et ses impôts. Elle ne te dit pas d’où vient le code qui tourne sur ta machine. Ce sont deux chaînes distinctes : la chaîne juridique, et la chaîne d’approvisionnement logicielle. La première est facile à afficher sur un site. La seconde est invisible, et c’est la seule qui compte.

Prends le cas documenté par l’enquête. Passwork Europe S.L. est bien immatriculée à Barcelone. Mais Passwork LLC, elle, est enregistrée à Arkhangelsk, en Russie, en novembre 2022. Même logo, base de code d’origine commune, et des manuels utilisateurs que l’enquête décrit comme « virtually indistinguishable aside from the language ». Sur les deux versions publiées début avril 2026, un chercheur relève un script d’installation d’environ 517 lignes qu’il qualifie de « basically identical ».

Deux produits présentés comme séparés. Un seul code, ou presque.

Le point n’est pas « une société russe, c’est mal ». Le point est plus gênant : rien sur la page produit ne te permettait de le savoir. Le label « Made in EU » a fait exactement le travail pour lequel il existe, te rassurer, sans rien prouver.


Le mécanisme : les trois questions que le label ne pose pas

La souveraineté d’un logiciel ne se lit pas sur un drapeau. Elle se lit sur trois questions concrètes, et aucune des trois n’apparaît dans une plaquette commerciale.

Qui pousse le binaire ?

Le code que tu utilises n’est pas celui qui est sur un dépôt public. C’est celui qui arrive sur ta machine à la prochaine mise à jour. La vraie question, c’est donc : quelle entité fabrique et livre cette mise à jour ?

Dans le cas Passwork, les cofondateurs Ilya Garakh, propriétaire des domaines, et Andrey Pyankov, manager, opèrent via Passwork FZ-LLC, enregistrée à Ras Al Khaimah, aux Émirats, en juillet 2022. C’est cette entité qui fournit les mises à jour à la branche européenne. Passwork parle d’un « limited product related knowledge-transfer support » dans une période de transition qui doit s’achever en août 2026.

Traduction : le binaire européen est, au moins jusqu’à cette date, alimenté depuis l’extérieur de l’Europe. Un chercheur cité par l’enquête résume la séparation UE/Russie comme « technically shallow ».

Qui signe le code, et avec quelle clé ?

Une mise à jour légitime est signée cryptographiquement. C’est ce qui garantit que le fichier que tu installes vient bien de l’éditeur et n’a pas été modifié en route. Sauf que la signature garantit l’origine, pas l’innocence. Si l’entité qui détient la clé de signature est aussi celle qui pourrait glisser quelque chose dans une mise à jour, la signature valide ne te protège de rien. Elle certifie juste que le colis vient bien de l’expéditeur, quel que soit son contenu.

C’est le canal de mise à jour, pas le stockage, qui concentre le risque. Un chercheur cité par l’enquête le décrit comme « the most elegant and hardest-to-detect attack vector ». L’OCCRP fait elle-même le parallèle avec SolarWinds, cette attaque de 2019-2020 où un logiciel de supervision parfaitement légitime avait servi de véhicule à une compromission massive, via ses mises à jour signées.

Restons précis : à ce jour, aucune backdoor n’a été trouvée dans Passwork, aucune fuite, aucun client compromis. On parle d’un vecteur qui existe, pas d’une attaque qui a eu lieu. Le canal permettrait, structurellement, ce que SolarWinds a démontré possible. Ce n’est pas une accusation. C’est une géométrie.

Quel État a pu revoir la source ?

Voilà la question que personne ne pense à poser, et c’est peut-être la plus lourde.

Passwork LLC est certifiée par le FSTEC, que VSquare rattache au ministère de la Défense russe, et par le FSB. Or ces certifications ne sont pas des tampons administratifs. Le processus impose la soumission du code source à des laboratoires accrédités, chargés d’y détecter « vulnerabilities or undeclared capabilities ».

Autrement dit : un État a organisé la relecture du code source de ce logiciel. Pas l’Union européenne. Pas un auditeur mandaté par tes soins. Un service placé sous une autre juridiction, avec ses propres priorités.

Quand tu installes un logiciel, tu ne fais pas que faire confiance à l’éditeur. Tu fais confiance, sans le savoir, à tous ceux qui ont eu les mains dans son code avant toi.


L’usine à gaz qui n’a rien vu passer

À ce stade, tu te dis peut-être que c’est bien pour ça qu’on paie des régulateurs. L’Europe pond du règlement numérique au kilomètre, un acronyme neuf par trimestre, un communiqué triomphal à chaque texte voté. Alors ce coffre russe déguisé en produit européen, vendu à ses propres administrations, ils l’ont vu venir ? Non. Pas une alerte, pas une ligne.

Regarde la pile réglementaire censée couvrir ce terrain. Le Cyber Resilience Act impose la sécurité « by-design » aux produits numériques : comment ils sont conçus, pas par qui ni depuis où.

Le Cyber Solidarity Act, entré en vigueur le 4 février 2025, organise la réponse aux crises : un système d’alerte européen, une réserve de cybersécurité, une revue post-incident. Utile le jour où ça brûle, muet sur qui a posé l’allumette. Et les schémas de certification de l’ENISA, l’EUCC pour les produits, l’EUCS pour le cloud, évaluent des niveaux d’assurance sur des critères techniques.

Cherche dans tout ça la case « quelle entité pousse le binaire » ou « quel État a relu la source ». Elle n’existe pas. Aucun de ces textes ne certifie un produit selon son origine réelle, et aucun n’interdit quoi que ce soit sur ce critère.

Une société peut afficher « Made in EU », faire relire son code par un service de renseignement étranger, et rester parfaitement en règle avec Bruxelles. Conforme, tamponnée, irréprochable sur le papier. Voilà le niveau de protection qu’on t’a vendu à coups de milliards engloutis dans la cybersécurité européenne et de conférences de presse.

Pendant que ce coffre, dont la souche russe est certifiée FSB, prospérait sur le marché public européen, à quoi la même Union consacrait-elle son énergie ? À vouloir forcer les messageries à scanner tes conversations privées avant chiffrement, le CSAR (Chat Control 2.0). Traduction : Bruxelles n’a pas su repérer un logiciel relu par un service russe et vendu à ses propres administrations, mais elle veut fouiller les messages de centaines de millions d’Européens. Incapable sur la vraie menace, zélée sur la surveillance des innocents.

À lire : Chat Control 2.0, l’UE veut lire tes messages avant que tu les envoies et NIS2 oblige à chiffrer, CSAR interdit de le faire vraiment

La conclusion est désagréable mais nette. La souveraineté logicielle n’est pas à déléguer à un régulateur. Elle est à ta charge. Toi, citoyen. Toi, PME.


Ce que ça change concrètement : ta grille de vérification

Bonne nouvelle, tu n’as pas besoin d’être analyste en cyberdéfense. Tu as besoin d’une méthode. Avant de confier tes mots de passe, tes contrats ou ta comptabilité à un logiciel, fais-le passer par ces six questions. Prends l’exemple le plus sensible qui soit, un coffre-fort de mots de passe, celui qui garde les clés de tout le reste.

  • Qui pousse le binaire ? Cherche l’entité qui édite réellement les mises à jour, pas celle qui encaisse ta facture. Registre du commerce, mentions légales, historique de la société. Une adresse européenne sur la page d’accueil et une maison mère ailleurs, c’est un signal, pas une réponse.
  • Qui signe le code, et avec quelle clé ? Un éditeur sérieux publie ses signatures et permet de les vérifier. Regarde qui détient la clé de signature et où. Une clé contrôlée par une entité sous une juridiction opaque annule le bénéfice de la signature.
  • Quel État a pu revoir la source ? Les certifications nationales sont publiques. Une certification FSTEC ou FSB implique une relecture du code par des labos russes accrédités. À l’inverse, un visa ANSSI (comme celui obtenu par KeePassXC) implique une évaluation française. Ce n’est pas neutre : demande-toi quel État tu es prêt à laisser regarder sous le capot.
  • Self-hosted ou cloud ? Un logiciel que tu héberges toi-même retire l’éditeur de la boucle du stockage. Tes données restent sur ton infrastructure, sous ta juridiction. Ça ne règle pas le problème du canal de mise à jour, mais ça réduit la surface. Le cloud de l’éditeur, lui, cumule les deux dépendances.
  • Quel historique de mises à jour, par quel canal ? Un projet mûr a un journal de versions lisible, un canal de distribution stable et documenté. Des mises à jour opaques, un canal qui change, une entité de distribution exotique : autant de drapeaux rouges. Le canal est le vrai point d’entrée, surveille-le comme tel.
  • Le code est-il auditable ? L’open source ne rend pas un logiciel magiquement sûr, mais il rend le mensonge plus difficile. Un code public a pu être relu par n’importe qui, y compris des gens qui n’ont aucun intérêt à te rassurer. Un code fermé te demande de croire l’éditeur sur parole, et tu viens de voir ce que valent les paroles sur une page produit.

Aucune de ces six questions n’a besoin d’un budget. Elles ont besoin de dix minutes et de l’envie de regarder derrière le drapeau. Applique-les à ton gestionnaire actuel ce soir. Certains passeront le test sans transpirer, d’autres beaucoup moins.

À lire : Apple, Bitwarden, KeePassXC ou 1Password, le comparatif honnête des coffres à mots de passe


Les limites : ce que cette grille ne dit pas

Il faut être honnête sur deux points, sinon on tombe dans le procès d’intention.

D’abord, l’équité envers l’éditeur mis en cause. Passwork revendique son indépendance, affirme que la transition avec l’entité russe s’achève en août 2026, et que les données de ses clients résident sur les serveurs de ces clients. Son PDG, Alexander Muntyan, invoque une « zero-knowledge architecture », avec chiffrement et déchiffrement côté client : « we would simply have no data to provide ».

Cet argument mérite d’être pris pour ce qu’il est, un argument marketing, pas une garantie technique. En version auto-hébergée, cette couche peut être désactivée, et une couche serveur existe. Surtout, le zero-knowledge protège le stockage, pas le canal de mise à jour, et c’est le canal qui inquiète les chercheurs.

Côté clients, prudence aussi. L’enquête établit que deux organismes irlandais, l’Office of Public Works et le State Laboratory, se disent non informés de l’origine du produit, le second traitant désormais le sujet comme un « potential risk ».

Pour le reste, Passwork LLC affiche côté russe des clients du complexe militaro-industriel, dont Almaz-Antey, MMZ Avangard, Kometa et Gazprom Neft. Plusieurs figurent sur des listes de sanctions occidentales, mais selon des régimes différents, UE, États-Unis ou contrôles à l’export selon les cas. On ne fait pas d’amalgame : ni « tous sanctionnés par l’UE », ni « tous les clients européens compromis ».

Ensuite, la grille elle-même a des limites. Elle ne détecte pas une compromission active, elle évalue un risque structurel. Un logiciel qui coche toutes les cases peut quand même être attaqué, et un logiciel qui en rate une n’est pas forcément un piège. La grille ne remplace pas un audit, elle t’évite de confondre une plaquette commerciale avec une preuve. C’est déjà énorme.


En résumé

« Made in EU » est une allégation marketing. Pas un label contrôlé, pas une garantie juridique, pas une preuve de souveraineté. L’affaire Passwork le montre sans avoir besoin d’une seule compromission avérée : un logiciel peut être immatriculé à Barcelone, codé à Arkhangelsk, mis à jour depuis les Émirats, et relu par un service russe, tout en restant parfaitement en règle avec la pile réglementaire européenne. Cette pile, Cyber Resilience Act, Cyber Solidarity Act, schémas ENISA, n’a jamais posé les bonnes questions. Elle ne les pose toujours pas. Ne compte pas sur elle. Elle ne t’a pas protégé, elle t’a rassuré. Ce n’est pas le même métier.

Alors pose-les toi-même. Qui pousse le binaire, qui signe le code, quel État a pu en relire la source, est-ce hébergeable chez toi, quel est le canal de mise à jour, le code est-il auditable. Six questions, dix minutes, appliquées d’abord à l’endroit le plus sensible : le coffre où vivent tous tes mots de passe. La souveraineté ne se lit pas sur un drapeau. Elle se vérifie. Personne ne le fera pour toi.


Sources

L’enquête

Le cadre réglementaire