Chat Control 2.0 : l'UE veut lire tes messages avant que tu les envoies
Le règlement CSAR obligerait les messageries à scanner tes messages avant chiffrement. Signal menace de quitter l'Europe. Ce que tu peux faire.
MAJ juillet 2026. Le calendrier de cet article est dépassé : le trilogue du 4 mai a eu lieu, et le 9 juillet le Parlement européen a laissé passer la reconduction de Chat Control 1.0 (scanning volontaire), non par un vote pour mais faute des 361 voix requises pour bloquer, alors que la majorité votait contre. Le chiffrement de bout en bout est explicitement exclu de ce texte. Le vrai combat, le CSAR (2.0) décrit ci-dessous, repart en trilogue en septembre. Détails dans le radar.
Tu envoies un message à un ami sur Signal. Chiffré de bout en bout, personne ne peut le lire entre toi et lui. C’est le principe, c’est la promesse, c’est ce qui fait que des centaines de millions de personnes utilisent des messageries chiffrées.
L’Union européenne trouve que c’est un problème.
Sous couvert de lutter contre la pédopornographie, la Commission européenne pousse un règlement qui obligerait chaque messagerie à scanner le contenu de tes messages avant qu’ils soient chiffrés. Signal menace de quitter l’Europe. Proton dit préférer être bloqué. Apple ne dit rien. Et c’est peut-être le plus inquiétant.
À lire : Radar Chat Control 2.0 : l’UE veut scanner tous tes messages
Le problème : un mouchard sur ton propre appareil
Imagine un facteur qui lirait systématiquement chaque lettre que tu postes, la comparerait à une liste noire, puis la glisserait dans une enveloppe scellée. L’enveloppe est bien fermée, personne ne peut l’ouvrir en chemin. Mais le facteur a déjà tout lu.
C’est exactement ce que le CSAR (Child Sexual Abuse Regulation) imposerait aux messageries chiffrées. Le terme technique est « client-side scanning ». En langage humain : ton appareil scanne le contenu de tes messages, photos et fichiers avant de les chiffrer et de les envoyer. Le résultat du scan est comparé à une base de données de contenus illicites. Si une correspondance est détectée, signalement automatique aux autorités.
Le chiffrement de bout en bout reste « techniquement » intact. Le message est bien chiffré pendant le transport. Sauf qu’il est lu avant.
Un chiffrement qu’on contourne avant qu’il s’applique, c’est un chiffrement de façade.
Le mécanisme : comment ça fonctionne concrètement
Le scanning côté client repose sur trois étapes, toutes exécutées sur ton appareil.
- Interception pré-chiffrement : au moment où tu tapes un message ou attaches une photo, le contenu est capturé en clair, avant que le protocole de chiffrement E2E ne s’applique. C’est la clé du mécanisme : le chiffrement n’est jamais « cassé », il est contourné.
- Comparaison par hash perceptuel : le contenu est converti en empreinte numérique et comparé à une base de données d’empreintes de contenus connus. Le problème des faux positifs est documenté : des photos de famille, des images médicales, des mèmes ont déjà déclenché des signalements erronés dans les systèmes existants de Google et Meta.
- Signalement automatisé : si correspondance, transmission aux autorités sans intervention humaine et sans notification à l’utilisateur. Tu ne sais pas que tu as été signalé. Tu ne peux pas contester avant que le processus soit enclenché.
Le tout fonctionne en silence, en arrière-plan, sur chaque message envoyé par chaque utilisateur. Le plus beau : sans aucun mandat judiciaire. La porte ouverte à tous les abus administratifs.
C’est de l’espionnage de masse par conception, sous couvert de démocratie bien proprette.
Et c’est là que l’analogie du facteur atteint ses limites. Le facteur, tu peux le voir. S’il se fait attraper, c’est délit aggravé direct. Case prison probable.
Le scanner intégré à ton propre appareil, lui, il est tranquilou. Si tu ne lis pas mes articles, tu n’es même pas au courant qu’il est juste là, à travailler sous ton nez.
Ce que ça change concrètement
Deux textes, deux destins
Il faut démêler deux choses qui circulent souvent confondues.
Chat Control 1.0, dans sa version la plus agressive, n’a pas été prolongé, c’est vrai. Mais la réalité est plus nuancée. Le 11 mars 2026, le Parlement européen a voté à 458 voix pour l’extension de la dérogation ePrivacy jusqu’au 3 août 2027. L’ancienne dérogation expirait le 3 avril 2026. La résolution protège explicitement le chiffrement de bout en bout : les mesures ne peuvent pas s’appliquer aux communications E2EE. Ce n’est pas « Chat Control 1.0 est mort ». C’est une victoire partielle : le scanning E2EE obligatoire est écarté, une extension limitée est votée, et le temps laissé au texte permanent CSAR de se négocier. Prochains trilogues CSAR : 4 mai 2026 et 29 juin 2026.
Chat Control 2.0, officiellement baptisé CSAR, c’est une autre histoire. Et c’est celle-là qui est en jeu.
Le Conseil de l’UE a adopté sa position le 26 novembre 2025, vote serré, Pologne et Pays-Bas contre. Depuis décembre 2025, le texte est en trilogue : la phase de négociation entre Parlement, Conseil et Commission où le texte final se fabrique. Ces négociations sont opaques par design. Les positions des trois parties ne sont pas publiques, les compromis se font en coulisses.
Prochain trilogue : 4 mai 2026. Adoption formelle visée : juillet 2026.
Les termes ont changé depuis la première version. « Client-side scanning » est devenu « mesures d’atténuation des risques » et « activités volontaires de détection ». L’emballage est plus présentable. L’effet pratique est identique selon l’EDRi, l’EFF et noyb.
Signal, Proton, Apple : trois réponses très différentes
Signal a été direct. Meredith Whittaker, directrice exécutive, déclarait en octobre 2025 que Signal prendrait « malheureusement la décision de quitter le marché européen » plutôt que de compromettre son chiffrement. Signal est une association à but non lucratif. Pas d’actionnaires, pas de revenus publicitaires, pas d’obligations de marché. Quand ils disent ça, c’est crédible.
Proton, juridiction suisse, même posture : « we’d rather be blocked ». La Suisse n’est pas dans l’UE, Proton bénéficie d’une distance juridique réelle vis-à-vis du droit européen. Le CSAR ne s’appliquerait à Proton que si Proton opère dans l’UE via ses utilisateurs européens, mais la marge de manœuvre juridique est plus large qu’un simple « on se plie ou on ferme ».
Apple n’a rien dit publiquement sur le CSAR.
Ce silence est significatif. En décembre 2022, Apple avait abandonné son propre projet de client-side scanning pour les photos iCloud, après un backlash massif de la communauté des chercheurs en sécurité. Le message semblait clair : pas de scanning côté client.
Sauf qu’Apple n’est pas Signal. Apple est une entreprise cotée en bourse, avec des Apple Store physiques dans toute l’Europe, des filiales locales, un chiffre d’affaires européen qui se compte en dizaines de milliards. Signal peut dire « on ferme ». Apple, plus difficilement.
Pour un utilisateur Mac, c’est l’angle le plus inconfortable. Tu utilises iMessage au quotidien, tu fais confiance au chiffrement E2E d’Apple, et l’entreprise qui le fournit n’a pas pris position publique sur la menace la plus directe qui pèse sur ce chiffrement.
Le pattern mondial : même prétexte, même infrastructure
L’Europe n’agit pas dans le vide.
Aux États-Unis, l’EARN IT Act suit exactement la même logique : même prétexte (protection des enfants contre le CSAM), même effet (destruction du chiffrement de bout en bout), même stratégie rhétorique. Qui pourrait être contre la protection des enfants ? Personne. C’est précisément pour ça que c’est le levier choisi.
Ce n’est pas une coïncidence. C’est un pattern. Des deux côtés de l’Atlantique, des législateurs utilisent la cause la plus moralement inattaquable pour créer l’infrastructure technique d’une surveillance généralisée. L’infrastructure, une fois construite, ne disparaît plus.
Quand un juge suffit
En mars 2026, un tribunal du Nouveau-Mexique a condamné Meta à 375 millions de dollars pour pratiques déloyales envers les mineurs. Dans ce procès, le procureur général avait présenté la décision de passer Messenger en E2E par défaut comme un « choix de conception » ayant rendu plus difficile la transmission des signalements aux forces de l’ordre. Le juge a suivi, créant ainsi une jurisprudence.
L’argument du « design choice » est redoutable : si cet angle juridique fait école, toute décision d’améliorer la sécurité des utilisateurs peut devenir une preuve à charge dans un futur procès. Pourquoi ajouter du chiffrement ? Un avocat en fera « un outil délibéré de protection des criminels ». Cette logique est juridiquement crédible, et elle vient d’être testée avec succès.
Ce jugement ne concerne que Meta, aux États-Unis. Mais Apple est également exposée juridiquement sur le sol américain. Si ce précédent fait école, la pression sur iMessage sera d’une nature différente de celle sur Signal. Signal peut dire « on ferme » sur une zone géographique. Apple, non.
Quand la Commission avoue que ça ne sert à rien
Le rapport d’implémentation COM(2025)740, publié par la Commission européenne elle-même, contient un aveu remarquable : il n’est actuellement pas possible d’établir un lien clair entre les signalements soumis par les prestataires et les condamnations prononcées, ni de fournir un aperçu fiable du nombre d’enfants secourus.
Ce n’est pas un argument de militant libertaire. C’est la Commission, dans son propre document d’évaluation, qui reconnaît que l’outil qu’elle veut imposer à 450 millions d’Européens n’a pas de résultats démontrables.
On crée une infrastructure de scanning généralisé des communications privées sans pouvoir démontrer qu’elle protège qui que ce soit.
Le seul résultat garanti, c’est la surveillance elle-même.
Les limites : idées reçues et fausses évidences
« C’est pour protéger les enfants, donc c’est légitime »
L’objectif est légitime. Le moyen ne l’est pas. Lutter contre la pédocriminalité, tout le monde est d’accord. Mais créer un système qui scanne chaque message de chaque citoyen pour attraper une infime minorité de criminels, c’est de l’espionnage de masse.
Cela renvoie directement aux États totalitaires. Ceux que l’Europe et la France ne manquent pas de brocarder, à grands coups de défense des droits de l’homme et de libertés publiques.
Et les spécialistes de la protection de l’enfance, y compris au sein de la société civile européenne, pointent des alternatives ciblées plus efficaces : renforcement des moyens des forces de l’ordre, coopération internationale, détection comportementale côté serveur sur les plateformes non chiffrées. Le scanning de masse n’est pas le seul outil. C’est le plus intrusif.
« Le chiffrement est protégé dans le texte »
Le texte du CSAR contient effectivement une clause de protection du chiffrement. Mais cette clause coexiste avec l’obligation de scanner les contenus avant chiffrement. C’est comme garantir l’inviolabilité du courrier tout en exigeant que le facteur le lise avant de le cacheter.
Du vrai foutage de gueule.
« Ça ne concerne que les criminels »
Non. Le scanning est systématique, appliqué à toutes les communications, pas aux communications suspectes. Il n’y a pas de mandat judiciaire. Il n’y a pas de ciblage. Si tu utilises une messagerie chiffrée en Europe, tes messages seraient scannés. Tous.
Les faux positifs existent. Des systèmes similaires déployés par Google et Meta ont signalé des parents envoyant des photos de leurs enfants à leur pédiatre. Innocent, scanné, signalé.
« Une fois votée, la loi est irréversible »
Pas nécessairement. La version agressive de Chat Control 1.0 (scanning E2EE obligatoire) a été écartée grâce à la mobilisation citoyenne et au vote du Parlement européen. La pression publique change les votes. Le trilogue du 4 mai 2026 est le prochain point de bascule, et le texte n’est pas encore gravé dans le marbre.
Le précédent politique
Le vrai danger du CSAR dépasse la question technique du scanning.
Si l’Union européenne, la juridiction qui a inventé le RGPD et qui se présente comme le champion mondial de la protection des données personnelles, normalise le scanning obligatoire des communications privées chiffrées, le signal envoyé au reste du monde est dévastateur.
Chaque gouvernement qui rêve de surveiller les communications de ses citoyens aura un modèle, validé par l’UE, clé en main.
J’ai passé les deux dernières années à construire une infrastructure numérique souveraine, chiffrée, en grande partie auto-hébergée. Signal pour le courant. Matrix pour les messages internes , Proton pour les emails, DNS chiffrés, navigateurs durcis. Par principe, certes, mais aussi pour le Business.
Alors, ce qui me sidère dans ce texte, c’est qu’il est porté par la même institution qui a créé le RGPD. Celle qui se pare de toutes les vertus attachées aux droits de l’homme et aux libertés.
L’espionnage de masse et son infrastructure ne viennent jamais avec une date d’expiration. Une fois en place, ils ne font que s’étendre.
Les bases de données de comparaison, aujourd’hui limitées au CSAM, pourraient demain inclure du contenu terroriste, du contenu extrémiste, du contenu de désinformation. Sauf que pour être caractérisé ainsi aujourd’hui, un contenu doit répondre à des critères précis, légaux, qu’un juge doit confirmer.
Sans contrôle de justice, avec un brin d’élan, on pourrait facilement glisser sur des sujets comme les avis politiques divergents, le journalisme d’investigation qui dérange (Rhaaa! Mediapart et le Canard, poils à gratter des élus…) le secteur syndical, les ONG qui font trop de buzz là où ça fait mal, le secret médical, bref, tout ce qu’un dirigeant totalitaire pourrait rêver pour égayer ses journées.
Tout ça par le simple biais administratif, sans mandat, et sans juge. Franco doit s’en vouloir à mort d’avoir loupé ça.
Les catégories sont élastiques par nature. L’infrastructure retenue crée le cadre de l’extension.
Ce que tu peux faire
Tu ne peux pas empêcher un trilogue de se tenir. Mais tu peux rendre la surveillance plus difficile à appliquer sur tes propres appareils, et tu peux peser sur le résultat politique.
Protège tes communications
Signal pour tes conversations. C’est la seule messagerie, E2EE de bout en bout, dont l’opérateur a publiquement déclaré qu’il préférait fermer le service en Europe, plutôt que de compromettre son chiffrement.
Open source, sans publicité, sans collecte de données. Financé par donations, dont 50 millions de dollars de Brian Acton, cofondateur de WhatsApp, à la création de la Signal Foundation en 2018. Pas d’actionnaires, pas de modèle publicitaire : aucun intérêt économique à monétiser tes messages.
J’utilise Matrix/Elements parce que je self-host en mode privacy maximum, mais Signal au quotidien, pour des messages chiffrés sans complications, est le choix de référence. Si tu devais utiliser un seul outil de cette liste, ce serait ma reco.
Proton Mail pour tes emails. Chiffrement de bout en bout, juridiction suisse, même posture que Signal face au CSAR. Tes emails professionnels, bancaires, administratifs n’ont rien à faire sur Gmail et personne ne devrait pouvoir les lire.
À lire : Apple Mail vs Gmail vs Proton Mail : le comparatif honnête
À lire : Migrer de Gmail vers Proton Mail
Réduis ta surface d’exposition
VPN comme couche supplémentaire. Si Signal ou Proton venaient à être géo-bloqués en Europe, un VPN avec une IP hors UE te donnerait accès au service. Mullvad est celui que je recommanderais : pas de compte, pas d’email, paiement en cash ou crypto, juridiction suédoise. Le VPN ne remplace pas le chiffrement de la messagerie, il le complète en masquant ton accès.
DNS souverain. Change les résolveurs DNS de tous tes appareils. Si les FAI européens sont contraints de bloquer des domaines, un résolveur hors juridiction UE court-circuite ce blocage. Quad9 (9.9.9.9), géré par une association suisse à but non lucratif, ne journalise pas tes requêtes.
Pour chiffrer les requêtes DNS nativement sur Mac et iPhone, installe le profil de configuration DoH de Quad9 depuis leur page documentation (docs.quad9.net, section Apple). Dix minutes bien investies.
Si Signal ou Proton quittent l’Europe ?
C’est la question pratique. Si la loi passe et que Signal ou Proton mettent leur menace à exécution, comment continuer à les utiliser ?
Signal distribue son APK Android directement sur signal.org. Sur iOS, le DMA (Digital Markets Act), en vigueur depuis mars 2024, ouvre la porte au sideloading. Signal pourrait distribuer son application via un canal alternatif, hors App Store. C’est techniquement faisable.
Proton est E2EE natif : tes emails et fichiers sont chiffrés par conception, Proton n’y a pas accès. Confidentialité maximale par défaut. Si un blocage géographique intervenait, un VPN avec une IP hors UE suffit à le contourner. Le VPN est lui aussi chiffré de bout en bout : deux couches indépendantes.
Nuance importante : « quitter le marché » serait d’abord une menace de négociation, un signal politique. Des recours judiciaires passeraient en premier. Signal et Proton le savent. Les législateurs aussi. C’est un jeu de pression, pas un ultimatum immédiat.
À lire : Pourquoi tu as besoin d’un VPN
Pèse sur le résultat
Le trilogue du 4 mai 2026 est le prochain point de bascule. La pression publique fonctionne : le vote sur Chat Control 1.0 le prouve. La version agressive a été écartée par la mobilisation citoyenne.
L’EDRi (European Digital Rights) et Patrick Breyer, ancien eurodéputé Pirate et l’une des voix les plus constantes contre ce texte, maintiennent des outils de contact direct avec les eurodéputés. Utilise-les. Écris à tes représentants. Ce n’est pas du militantisme de salon, c’est de la démocratie appliquée.
Le CSAR n’est pas encore voté. Il n’est pas encore mort non plus.
En résumé
L’Union européenne prépare un règlement qui transformerait chaque smartphone en mouchard silencieux, scannant chaque message avant qu’il soit chiffré. L’objectif affiché est la protection des enfants. L’effet réel est une infrastructure de surveillance de masse dont même la Commission ne peut pas prouver l’efficacité.
Signal et Proton ont tracé une ligne : plutôt quitter l’Europe que compromettre leur chiffrement. Apple n’a rien dit. Pour un utilisateur Mac qui fait confiance à iMessage au quotidien, ce silence devrait poser question.
Installe Signal. Utilise Proton Mail. Change tes DNS. Contacte tes eurodéputés avant le trilogue du 4 mai. Ce sont des actions concrètes, faisables aujourd’hui, qui réduisent ton exposition quoi qu’il arrive.