Ta localisation vendue en temps réel depuis 3 ans, sans que tu le saches

Citizen Lab a publié le 9 avril 2026 une analyse détaillée de Webloc, outil de surveillance de masse bâti sur les données publicitaires mobiles. Ses clients confirmés incluent ICE, l’armée américaine et des services de renseignement étrangers. Le tout sans mandat. Et la source d’alimentation, c’est le réseau pub dans lequel toutes tes apps baignent en permanence.

Ce qui se passe

Cobwebs Technologies, rachetée par Penlink, commercialise Webloc depuis plusieurs années. Le rapport Citizen Lab No. 191, publié le 9 avril 2026, en décortique le fonctionnement avec les contrats à l’appui.

Deux canaux d’alimentation. Le premier : le RTB — Real-Time Bidding — le système d’enchères publicitaires en temps réel qui se déclenche à chaque fois qu’une app affiche une pub. À chaque enchère, ton identifiant publicitaire mobile (MAID), ton adresse IP et ta localisation Wi-Fi transitent vers des dizaines d’acheteurs. Webloc achète ces flux. Le second : des SDK intégrés directement dans des apps grand public, météo, fitness, navigation, dating, qui collectent la localisation et la revendent.

Le résultat : une base de données couvrant 500 millions d’appareils dans le monde, avec un historique de 3 ans, et un monitoring continu documenté dans les contrats commerciaux de Penlink. Clients confirmés : ICE (l’agence d’immigration américaine), l’armée américaine, des polices américaines, le renseignement hongrois, la police salvadorienne.

Aucun mandat judiciaire requis. Les données viennent du marché publicitaire, pas d’une réquisition auprès d’Apple ou Google.

Pourquoi c’est important pour toi

Apple a lancé ATT — App Tracking Transparency — en avril 2021. Citizen Lab le reconnaît explicitement dans son rapport : ATT “a restreint l’accès aux données de géolocalisation”. C’est réel, c’est efficace, et c’est une des rares fois où une décision d’Apple en matière de privacy a eu un impact documenté sur la surveillance commerciale.

Mais le contournement est structurel. ATT bloque le tracking publicitaire croisé entre apps. Il ne bloque pas la collecte de localisation par une app qui en a légitimement besoin. L’app météo qui te donne la pluie dans 10 minutes a ta permission de localisation. Cette permission, elle, peut aussi alimenter un SDK publicitaire qui revend ces coordonnées au marché RTB.

Le problème n’est pas que tu as autorisé le tracking pub. Le problème est que la localisation fonctionnelle, celle que tu accordes à des apps qui en ont un usage réel, peut finir dans le même circuit.

Et le RTB lui-même échappe à ton contrôle direct. Chaque affichage de pub dans une app déclenche une enchère où tes données transitent vers des dizaines d’acheteurs potentiels, sans que tu le voies, sans notification, sans opt-in.

À lire : Privacy macOS : les paramètres à changer immédiatement — la section sur l’IDFA/tracking couvre les réglages iOS ATT qui limitent cette surface d’exposition.

Le profil historique est l’autre dimension inconfortable. Trois ans de déplacements, c’est assez pour reconstituer ton domicile, ton lieu de travail, tes habitudes médicales, tes fréquentations. Ce n’est pas de la surveillance ciblée sur une personne précise. C’est de la surveillance de masse, dans laquelle n’importe qui peut être recherché a posteriori. Le tout sans mandat judiciaire.

Qui est ciblé ? Formellement, Webloc est vendu aux forces de l’ordre et aux services de renseignement. Mais les bases de données de ce type ont une fâcheuse tendance à fuiter, à être achetées par des intermédiaires, à changer de mains. Penlink n’est pas le seul acteur sur ce marché.

Ce que tu dois faire

Le rapport Citizen Lab cible iOS 14.5 et supérieur.

Concrètement, dans l’ordre d’efficacité :

  1. Vérifier ATT : Réglages > Confidentialité et sécurité > Suivi. “Autoriser les demandes de suivi” doit être désactivé. Si des apps ont déjà l’autorisation, révoque-les une par une depuis ce menu.

  2. Passer en revue la localisation : Réglages > Confidentialité et sécurité > Service de localisation. Pour chaque app, la règle est simple, “Jamais” si l’app peut fonctionner sans, “Lors de l’utilisation” si elle en a vraiment besoin, jamais “Toujours” sauf navigation active. Désactiver l’option “Localisation précise” pour toutes les apps qui n’en ont pas un besoin absolu (dans la fiche de chaque app, pas un réglage global).

  3. Réinitialiser l’IDFA : Réglages > Confidentialité et sécurité > Suivi > désactiver puis réactiver. Cela génère un nouvel identifiant publicitaire. Ça ne supprime pas l’historique existant dans les bases de données tierces, mais ça coupe le fil pour les nouvelles collectes.

  4. Supprimer les apps SDK douteux : les apps météo tierces, fitness, dating, qui demandent la localisation en permanence sont les vecteurs les plus exposés. Utiliser les apps Apple natives (Météo, Plans) quand c’est possible, elles ne revendent pas les données.

La vraie limite : ces mesures réduisent la surface, elles ne l’éliminent pas. Le RTB fonctionne à l’échelle de l’écosystème publicitaire entier. Tant que des apps légitimes ont ta localisation et embarquent des SDK tiers, une fraction du flux peut continuer à alimenter ces marchés. C’est une réduction de risque, pas une suppression.

Des termes techniques ? Consulte le glossaire.

Sources